Les lieux de travail qui ont changé l’histoire 4/ Les coopératives ouvrières

Voici la suite, et la fin de ma série sur les lieux de travail qui ont changé l’histoire. Ces derniers mois ont été particulièrement chargés à Mutinerie et, à ma grande frustration, je n’ai pas pu trouver le temps de continuer à écrire. Faisons donc un petit bilan. Nous nous étions penchés sur des lieux, des époques et des initiatives complètement différentes, en commençant par les monastères à l’époque médiévale, les Kibboutz puis les ateliers d’artistes au XIXème siècle. Cette fois-ci encore, on change d’ambiance pour étudier les coopératives ouvrières et leurs influences sur les façons de travailler depuis l’époque où elles sont nées jusqu’à nos jours.

Pourquoi et comment sont-ils nés ?

A l’heure ou les premières coopératives apparaissent, l’Europe, qui s’industrialise rapidement, sort d’un monde où l’essentiel des travailleurs sont des agriculteurs ou des artisans indépendants. A cette époque, ces indépendants s’organisent en communautés (de villages et corporations de métiers). Chacun travaille avec ses propres outils et ses propres techniques. Les outils les plus coûteux sont souvent partagés entre les différents travailleurs d’une même communauté.

Quant aux autres métiers, ils sont la plupart du temps structurés au sein de corporations, jurandes ou compagnonnage  aux règles extrêmement codifiées qui prennent en charge les artisans de leur apprentissage, jusqu’à leur maitrise, qui régulent les prix, formalisent les bonnes pratiques et arbitrent en interne les tensions. Le salariat est souvent un mode d’apprentissage transitoire plutôt qu’un statut définitif. Malgré leurs défauts (fermeture excessive, organisations patriarcales, freins à l’innovation et aux nouveaux entrants, peu de sens de l’intérêt du plus grand nombre, manque de transparence…) les corporations protègent relativement bien le travailleur et les intérêts des corps de métier qu’elles exercent.

Mais sous la pression croissante du capitalisme industriel, le travail commence à subir une transformation radicale, dans ses objectifs et ses méthodes.

Les corporations, et de manière générale, toutes les formes de solidarités professionnelles, sont devenues un obstacle à l’ascension des premiers empires industriels.

Elles gênent la libre détermination des prix, elle entravent les lois de la concurrence, de la circulation des hommes et des marchandises et résistent aux méthodes d’organisations des grandes entreprises.

Au sein des entreprises industrielles, les travailleurs se retrouvent progressivement seuls face à ceux qui possèdent les outils. Le statut salarié se généralise et devient un mode de travail durable. Il s’agit d’un moment inédit dans l’histoire des hommes.

Si l’on considère en même temps l’exode rural qui accompagne ce mouvement et qui déracine les gens de leurs attaches traditionnelles, on mesure un peu mieux l’étendue de la perte que subissent des millions de travailleurs en Europe. Perte de leurs outils, de leurs réseaux, de leurs cultures et finalement de leurs libertés.

C’est la Révolution Française qui supprime les corporations car elle les considère comme des institutions au services d’intérêts particuliers qu’elle prétend combattre. La fameuse loi Le Chapelier de 1791 les rend illégales. Le message est clair :

Il n’y a plus de corporation dans l’État ; il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général

Une bien belle parole qui se traduit concrètement par des réalisations un peu moins flamboyantes. Car comme le disait Antoine, dans l’un de ses articles, l’intérêt général est essentiellement le résultat d’un rapport de force. C’est celui qui est capable, dans un groupe donné, de récompenser ou de punir, qui orientera les intérêts particuliers vers son intérêt, pas si général que cela…

Les révolutionnaires croyaient-ils à l’efficacité de cette démarche ou était-ce une manoeuvre pour ouvrir définitivement la voie à l’économie capitaliste ? Le sujet fait encore l’objet de toutes les spéculations (voir cet excellent article sur la question). Mais au delà des polémiques, qui auront bien du mal à trouver une issue claire tant la Révolution Française fut traversée de courants contradictoires et chaotiques, ce que l’on voit déjà naitre chez les réformateurs de l’époque, c’est une opposition sur la manière de concevoir la méthode qui pourra permettre de faire émerger un intérêt général et améliorer le sort de milliers de travailleurs exploités.

D’un coté, certains considèrent que chaque citoyen est seul, égal devant la Loi, seule forme d’expression valable de l’intérêt général qui ne doit surtout pas être biaisée par d’autres groupements d’intérêts particuliers. Dans ce mode de pensée, toute forme d’association ayant un objectif social est considérée comme un corps intermédiaire s’interposant de manière illégitime entre l’Etat et le citoyen. Mais dans ce cas, si l’on poursuit cette logique, pourquoi l’entreprise industrielle, qui est une forme d’association défendant des intérêts particuliers, trouve-elle grâce aux yeux des gouvernements tandis que les corporations, associations et coopératives demeurent interdites ?

Pour d’autres, l’Etat ne peut, ou ne doit être en lui-même le seul garant de l’intérêt général. Soit parce qu’il est impossible de garantir qu’il soit en mesure d’oeuvrer seul, efficacement à l’intérêt général, soit parce que l’on considère que les travailleurs eux-même sont les mieux placés pour comprendre les problématiques de leur métier et d’envisager les meilleures façons d’y répondre. Ou soit simplement, parce que l’on considère qu’il est naturel à l’homme de se rassembler, d’échanger et de s’unir…

Principes et fonctionnement des coopératives

Evidemment, ces transformations radicales des rapports sociaux ne sont pas passées inaperçues. Elles ont suscité des idées, des initiatives alternatives ainsi que des réactions à la fois idéologiques et concrètes. Sur le plan théorique, Les apports de théoriciens et de praticiens, popularisant les idées de communauté et de démocratie, ont contribué à faire émerger le mouvement de la coopération de production. Parmi les plus célèbres : Saint-Simon, Charles Fourier (fondateur du Phalanstère), Jean-Baptiste Godin (créateur du Familistère), Louis Blanc, Philippe BuchezJoseph Proudhon ou encore Robert Owen, considéré comme l’un des pères de la pensée coopérative.

Seuls devant la Loi, seuls devant l’employeur, seuls face aux marchés, seuls dans des villes nouvelles composées de gens coupés de leurs communautés, le besoin et les bénéfices de l’union de ces nouveaux travailleurs devient criant.

Des initiatives apparaissent de toute part mais sont souvent crées de façon clandestine car toujours interdites par la Loi le Chapelier ou diverses lois instaurant un « délit de coalition » en Europe. Certaines naissent de l’esprit d’entrepreneurs soucieux du bien-être des ouvriers et engendrent des projets comme le Phalanstère ou le Familistère. D’autres émergent à partir des besoins de travailleurs sur le terrain et se répandent rapidement. Le cas le plus fameux est celui des Equitables Pionniers en 1844 en Angleterre. Il s’agit au départ d’un groupement de quelques tisserands qui se rassemblent pour pouvoir acheter, dans un magasin coopératif, des produits bon marché. D’une quarantaine de souscripteurs en 1844, la Société en compte plus de 10 000 en 1880. Les Équitables Pionniers sont imités dans toute l’Angleterre : les coopératives de consommation comptent plus d’un million d’adhérents au début du XXème siècle.

En France, la Bellevilloise est un bon exemple de ce à quoi pouvait ressembler une coopérative parisienne à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. Avec jusqu’à 15 000 sociétaires en 1929, elle a été l’une des sociétés les plus représentatives et les plus célèbres du mouvement coopératif français. Autour de la distribution de produits de consommation courante, La Bellevilloise a progressivement développé des oeuvres sociales, éducatives et culturelles étonnamment étendues. Les enfants pouvaient participer à son patronage et bénéficier de séjours en colonies de vacances. Les veuves ou les grévistes y trouvaient le soutien nécessaire pour faire face aux difficultés immédiates. On pouvait y apprendre l’espéranto ou la dactylographie, pratiquer un sport ou chanter, s’initier au théâtre ou assister à un concert donné par de grands interprètes, emprunter des livres à la bibliothèque ou venir danser à l’occasion de nombreuses fêtes, assister à la projection de films et de conférences, consulter un médecin …. La Bellevilloise a largement contribué a recréer du lien et des solidarités dans tout l’est parisien. Bien qu’elle ait aujourd’hui changé d’activité, la Bellevilloise a accueilli l’année dernière la conférence européenne du coworking. Le clin d’oeil historique est assez amusant…

la bellevilloise

En 1895, l’Alliance Coopérative Internationale publie une déclaration sur l’identité coopérative qui énonce sept principes d’une coopérative. Cette définition reste aujourd’hui encore la référence centrale pour les coopératives :

  1. Adhésion volontaire et ouverte à tous. Les coopératives sont des organisations fondées sur le volontariat et ouvertes à toutes les personnes aptes à utiliser leurs services et déterminées à prendre leurs responsabilités en tant que membres, et ce sans discrimination fondée sur le sexe, l’origine sociale, la race, l’allégeance politique ou la religion.
  2. Pouvoir démocratique exercé par les membres. Les coopératives sont des organisations démocratiques dirigées par leurs membres qui participent activement à l’établissement des politiques et à la prise de décisions. Les hommes et les femmes élus comme représentants des membres sont responsables devant eux. Dans les coopératives de premier niveau, les membres ont des droits de vote égaux en vertu de la règle « un membre, une voix » : les coopératives d’autres niveaux sont aussi organisées de manière démocratique.
  3. Participation économique des membres. Les membres contribuent de manière équitable au capital de leurs coopératives et en ont le contrôle. Une partie au moins de ce capital est habituellement la propriété commune de la coopérative. Les membres ne bénéficient habituellement que d’une rémunération limitée du capital souscrit comme condition de leur adhésion. Les membres affectent les excédents à tout ou partie des objectifs suivants : le développement de leur coopérative, éventuellement par la dotation de réserves dont une partie au moins est impartageable, des ristournes aux membres en proportion de leurs transactions avec la coopérative et le soutien d’autres activités approuvées par les membres.
  4. Autonomie et indépendance. Les coopératives sont des organisations autonomes d’entraide, gérées par leurs membres. La conclusion d’accords avec d’autres organisations, y compris des gouvernements, ou la recherche de fonds à partir de sources extérieures, doit se faire dans des conditions qui préservent le pouvoir démocratique des membres et maintiennent l’indépendance de leur coopérative.
  5. Éducation, formation et information. Les coopératives fournissent à leurs membres, leurs dirigeants élus, leurs gestionnaires et leurs employés, l’éducation et la formation requises pour pouvoir contribuer effectivement au développement de leur coopérative. Elles informent le grand public, en particulier les jeunes et les dirigeants d’opinion, sur la nature et les avantages de la coopération.
  6. Coopération entre les coopératives. Pour apporter un meilleur service à leurs membres et renforcer le mouvement coopératif, les coopératives œuvrent ensemble au sein de structures locales, nationales, régionales et internationales.
  7. Engagement envers la communauté. Les coopératives contribuent au développement durable de leur communauté dans le cadre d’orientations approuvées par leurs membres.

Selon l’Alliance Coopérative Internationale, un milliard de personnes sont membres de coopératives dans plus de 90 pays. Un million de coopératives dans le monde emploierait 100 millions de personnes en 2012 ! Les coopératives sont aujourd’hui totalement intégrées dans le système économique et ont largement fait preuve de leur efficacité comme de leur pérennité…

Enseignements pour le coworking

D’abord, il est étonnant de constater la proximité incroyable entre les 7 principes coopératifs et les principes du coworking. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si de nombreux espaces fonctionnent sur le modèle de coopérative (SCOP).

  • Créer du lien dans un environnement individualiste : Les associations de travailleurs et de consommateurs ont émergé dans un contexte de destruction des solidarités collectives avec la volonté explicite de tisser des liens nouveaux. Ces anciennes solidarités rurales et corporatistes pouvaient être jugées trop oppressantes, fermées et mal adaptées aux logiques industrielles, mais leurs désagrégations ont plongé les plus faibles dans un état d’oppression pire encore. Les mouvements coopératifs sont parvenues à enrayer et parfois à faire reculer l’individualisme (dans un contexte souvent hostile), ce qui s’est traduit par une amélioration de la vie de milliers de personnes.

    Notre époque récente souffre elle aussi cruellement de ce manque de liens nécessaires, le coworking peut contribuer à renouer des liens nouveaux entre des indépendants et travailleurs qui actuellement restent trop souvent isolés.

  • L’intérêt général et les intérêts particuliers : Les questions que soulèvent la loi le Chapelier et l’idée de supprimer les « corps intermédiaires » sont centrales pour comprendre l’utilité, et la nécessité de communautés fortes et représentées dans une société. D’une part l’Etat n’est pas une garantie de l’intérêt général et d’autre part, ce n’est pas parce que l’on représente, à titre privé un groupement de personnes ayant des sensibilités et des intérêts communs que l’on ne peut pas oeuvrer à l’intérêt général. Le fait d’être élu ne transforme pas un homme en un serviteur zélé du bien commun, et la vraie valeur de la démocratie ne réside pas dans le fait que chacun puisse élire ses dirigeants mais dans l’existence d’une agora permettant à chaque élément composant une société de s’exprimer de manière pacifique et honnête.

    Une société dans laquelle chacun est seul dans son rapport aux institutions et aux grandes structures abouti à l’instauration de la loi du plus fort et non pas à l’intérêt général.

    Cela me fait dire que les espaces de coworking ont tout intérêt à défendre, non seulement leurs communautés locales, mais également a accentuer leur niveau d’échange et de collaboration entre espaces pour faire réellement émerger les décisions allant dans le sens de l’intérêt général. 

  •  l’échec relatif des initiatives top-down basées sur les communautés d’intérêts

On l’avait vu lors de précédents articles, cela se confirme encore; les initiatives « top-down » tel que le Phalanstère, le Familistère, New Harmony (dans l’Indiana), Ralahine (en Irlande) et Tytherly (en Angleterre) ont toutes connues un succès limité au point de vue opérationnel. Ils n’ont pas souvent réussi à devenir des centres vivants, pérènnes et féconds de production et de justice sociale.

Josiah Warren, un anarchiste qui fut l’un des premiers membres de la New Harmony Society, affirma que la communauté était vouée à sa perte en raison de l’absence de souveraineté individuelle et de propriété privée. Il déclara au sujet de la communauté :
« Les différences en termes d’opinions, de préférences et d’objectifs semblèrent s’accroître proportionnellement à l’exigence de conformité. Deux années furent gaspillées de cette manière ; après quoi, je crois que trois personnes tout au plus avaient encore le moindre espoir de réussite. La plupart des expérimentateurs s’en vinrent, abandonnant tout espoir de réforme, et on sentit le conservatisme se confirmer. Nous avions essayé toutes les formes d’organisation et de gouvernement imaginables. Nous avions un monde en miniature. Nous avions joué la scène de la Révolution française encore et encore avec pour résultat nos cœurs désespérés au lieu des cadavres. Il apparut que c’était la propre loi de la diversité inhérente à la nature qui nous avait vaincus. Nos ‘union d’intérêts’ était en guerre directe avec l’individualité des personnes et des circonstances, et avec l’instinct d’auto-préservation… et à l’évidence, il apparut qu’en proportion de la rencontre de personnes ou d’intérêts, les concessions et les compromis s’avéraient indispensables. »
Ce que dit Josiah Warren mérite une sage médiation pour tous ceux qui créent ou souhaitent créer des communautés d’intérêt sans communautés d’idéaux.

Les communautés d’idéaux sont plus solides car, si les intérêts changent souvent, les idéaux perdurent.

New Harmony