Les lieux de travail qui ont changé l’histoire. 1/Le Monastère

Avant le coworking, l’histoire a connu d’autres expériences de lieux de vie et de travail partagés qui me font penser de près ou de plus loin à ce que nos communautés expérimentent à travers nos espaces. Ces lieux ont été capables de changer l’histoire durablement et de manière positive. Ils ont contribué à forger à catalyser et à diffuser des valeurs et des idées neuves.

Pourquoi et comment ces lieux se sont créés et ont pu prospérer ? Comment s’organisaient ils ? Quel impact ont ils pu avoir sur les sociétés dans lesquelles ils sont nés ? 

L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle peut tout de même nous éclairer sur les dynamiques et l’avenir des expériences contemporaines d’espaces de travail partagés.

J’ai choisi d’étudier plus précisément quatre modèles différents qui feront chacun l’objet d’un billet:

  • Monastères à l’époque féodale
  • Ateliers d’Artistes au XIXème siècle
  • Phalanstère et coopératives ouvrières
  • Kibboutz

Evidement, on pourrait citer plein d’autres exemples de lieux comparables : communautés hippies, monastères bouddhiques, ashrams, villages protestants puritains durant la conquête de l’Ouest américain… Mais les modèles que j’ai choisi me semblent représenter un panel diversifié réunissant pourtant les composantes essentielles qui nous intéressent au niveau du coworking :

  • Communauté délibérément constituée
  • Rassemblée autour de valeurs et d’idéaux communs
  • Capacité productive réelle 
  • Indépendance vis à vis de structures plus importantes
  • Capacité de transformation sociale importante

1) Le Monastère

Et oui, parmi les expériences du passé dont le coworking peut s’inspirer, le monastère tient une belle place. Au moyen-âge, et jusqu’à nos jours, les monastères n’ont jamais été simplement des lieux de prière ou de recueillement. Ils sont aussi des lieux de travail, de réflexion, de partage et de création artistique. A certaines époques, leur poids dans l’économie et dans la société était colossal… Ils ont traversé les siècles en modelant, et parfois en transformant les sociétés au sein desquelles ils sont apparues.

Ils ont rassemblé des hommes autour d’un contrat social spécifique, sur la base de l’adhésion volontaire. Des gens souvent érudits et éclairés, animés par des valeurs fortes et capables de mettre en oeuvre ce qui leur fallait pour vivre conformément à ces valeurs.

Alors voyons voir comment ils s’y sont pris.

Parler des monastères de manière générale serait une tâche trop énorme, car leur histoire s’étend sur plus de quinze siècles et sur presque tous les continents. Je vais donc me focaliser plus spécifiquement sur un moment de l’histoire monastique qui me parait être un concentré significatif : la réforme de Cluny.

Contexte et naissance de la Réforme de Cluny

Au VIIIème siècle, l’ensemble du monde chrétien traverse une crise majeure; fin des premières vagues d’évangélisation, disparition de l’empire Franc qui s’était présenté comme le défenseur de l’héritage chrétien de Rome, division du monde chrétien entre l’Est Byzantin et l’ouest Romain, invasions Arabes et Normandes … Autant vous dire qu’il existe à l’époque, un doute réel sur la capacité de l’église à survivre jusqu’à l’an mil…

Et il ne s’agit là que des difficultés externes. Sur le plan intérieur, les choses ne sont pas plus reluisantes. Les logiques féodales gangrènent ce qui est censé rester à l’abri des vanités temporelles, les évêchés deviennent des biens de famille, ou un rouage du pouvoir, les sacrements s’achètent et se vendent (simonie), les prêtres, qui alors pouvaient se marier, transmettent leur « poste » de père en fils. Quant aux monastères, il est évident que l’exigeante règle de Saint Benoit ne fait plus beaucoup d’émule… Les valeurs pèsent de moins en moins face aux intérêts privés. Les moines sont devenus des vassaux des seigneurs qu’ils doivent accompagner dans leurs campagnes militaires et accueillir avec leur suite, lors de séjours prolongés, paillards et ripailleurs…

C’est dans ce contexte chaotique qu’en 909 en Bourgogne est fondée l’Abbaye de Cluny. La réforme part de deux hommes; un laïc, le duc Guillaume Ier et un religieux, l’Abbé Bernon. Guillaume, très pieux, considère que « La richesse d’un homme est la rançon de son âme. » Il est désireux de pourvoir à son salut en donnant à quelques moines une partie de ses terres et souhaite que la future abbaye soit véritablement un lieu ou l’on y recherche Dieu et qu’il puisse par conséquent être détaché des dépendances féodales. Il s’y prend de manière très fine en se plaçant sous la protection du pape (ce qui à l’époque vous garantissait une vraie indépendance vis à vis des pouvoirs locaux n’osant pas s’en prendre au pouvoir de Rome) mais le pape ne peut lui-même pas véritablement intervenir dans les affaires de l’Abbaye comme le précise ce texte fabuleux de Guillaume Ier :

« Nous avons voulu insérer dans cet acte une clause en vertu de laquelle les moines ici réunis ne seront soumis au joug d’aucune puissance terrestre, pas même la nôtre, ni à celle de nos parents, ni à celle de la majesté royale. Nul prince séculier, aucun comte, aucun évêque, pas même le pontife du siège romain ne pourra s’emparer des biens desdits serviteurs de Dieu, ni en soustraire une partie, ni les diminuer, ni les échanger, ni les donner en bénéfice » 

texte guillaume d'Aquitaine

Ce passage du texte de la fondation de l’abbaye de Cluny est un chef d’oeuvre d’intelligence politique et révèle déjà plusieurs aspects qui firent l’originalité et le succès de l’ordre clunisien, son indépendance, son intégrité et sa compréhension du monde. Le succès de Cluny fut immédiat et l’ordre a très vite su faire des petits. Les monastères environnants se rattachèrent rapidement à Cluny, les dons affluèrent et furent très intelligemment investis. L’autorité morale des moines de Cluny et leur fécondité intellectuelle trouvèrent une audience large parmi les populations fatiguées de la corruption du message de l’église.

Les successeurs de Bernon sont choisis pour leur compétence, leur mérite et leur valeur, non pas sur leurs quartiers de noblesse ou leur appétit de pouvoir. Ils se sont avérés excellents et complémentaires. Bons gestionnaires, fins diplomates, hommes d’arts et de lettres, ils contribuent à l’essor moral et matériel de leurs communautés. Odon succède à Bernon en 927, c’est un musicien talentueux qui améliore la beauté des chants et des liturgies. Avec « la Vie de saint Géraud d’Aurillac« , il propose le premier modèle du chevalier chrétien, celui d’un puissant seigneur qui met sa force et ses richesses au service de la justice et de la paix. Il veille à pourvoir l’abbaye d’une bonne bibliothèque, d’une école et obtient le droit de battre monnaie. Mayeul intervient jusque dans des querelles privées de la famille impériale, ce qui lui valut de se voir proposer le siège pontifical après la mort de Benoît VI ou Benoît VII, siège qu’il refusa, se jugeant plus utile au milieu de ses moines. La liste est longue et passionante…

L’esprit de la Réforme

Indépendance :

Le coup de génie de Guillaume Ier qui signe la naissance de Cluny place l’abbaye sous la protection du pape mais non sous sa dépendance. Cluny dispose d’une marge de manoeuvre totalement inédite pour l’époque et l’ordre saura en profiter joyeusement (prenant même de plus en plus de liberté au fil du temps, jusqu’à battre leur propre monnaie!). Bermon réhabilite la règle de Saint Benoit, qui précise que les monastères doivent pouvoir être autonomes financièrement et doivent pouvoir s’autogérer. « Le monastère doit, autant que possible, être disposé de telle sorte que l’on y trouve tout le nécessaire : de l’eau, un moulin, un jardin et des ateliers pour qu’on puisse pratiquer les divers métiers à l’intérieur de la clôture. »

Le travail des moines est la première condition de l’indépendance du monastère et est considéré par Saint Benoit comme indissociable de l’épanouissement des âmes :

« L’oisiveté est ennemie de l’âme. Les frères doivent donc consacrer certaines heures au travail des mains et d’autres à la lecture des choses divines. Ils sont vraiment moines lorsqu’ils vivent du travail de leurs mains comme nos pères et les apôtres. « 

L’indépendance de Cluny existe donc sur tous les plans; politique, grâce au statut exceptionnel que l’ordre a su s’aménager. Economique grâce au travail des moines, et aux moyens importants dont ils disposent. Spirituelle grâce à leur autorité morale et leur ouverture d’esprit. A bien des égards, Cluny ouvre une brèche majeure dans le système féodal de l’époque reposant sur un enchevêtrement d’allégeances et d’intérêts croisés.

Intégrité

La mission que se donnent les moines de Cluny est l’élévation des âmes à travers la recherche de Dieu. Et ils s’y attachèrent avec une ardeur et une constance réelle sous la conduite d’abbés s’appliquant à être exemplaires dans leur tâche.

Qu’elle nous paraisse un brin archaïque aujourd’hui, la règle bénédictine fut parfaitement remise en honneur. L’observance des anciens voeux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance fut rigoureusement exigée des moines dont la vie était réglée selon un horaire quotidien. Pour autant, les moines Clunisiens n’érigent pas un mur entre le monde spirituel et le monde matériel. Ils ne vivent pas un ascétisme dur et intransigeant. La musique, la poesie, l’architecture, le travail de la terre comme la prière sont autant de moyens d’accéder à Dieu. 

Ouverture

La spiritualité de Cluny ne s’inscrit pas dans une opposition entre l’esprit et la matière, entre Dieu et le monde mais considère le monde comme un terrain de recherche pour l’esprit.

La musique, l’art, l’architecture, le travail, la charité, la politique sont autant de moyens possibles et complémentaires d’élever son âme et d’approcher Dieu pourvu qu’ils ne détournent pas les moines de leur recherche spirituelle. C’est pourquoi les abbayes clunisiennes sont des lieux ouverts et en interaction permanente avec la société; les paysans et artisans qui travaillent avec l’abbaye, les moines venus de toute l’Europe, les seigneurs qui demandent conseil ou audience, les nécessiteux à qui l’ordre distribue nourriture, vêtements et chaussures etc… Elles sont également des lieux ouverts à des influences exterieures, musicales, architecturales et même aux influences d’autres religions. Pierre le Vénérable, qui fut père Abbé à Cluny fait traduire le Coran et invite ses moines à le lire…

Le cocktail d’indépendance réelle, d’intégrité et d’ouverture est généralement très gagnant, et d’une grande fécondité; l’indépendance donne les moyens d’agir, l’intégrité indique le cap à tenir et l’ouverture permet d’ajuster les voiles selon les possibilités…

abbaye de cluny

Héritage

À la fin du XIe siècle, Cluny exerce son autorité sur 1450 maisons, dont 815 en France, 109 en Allemagne, 23 en Espagne, 52 en Italie, 43 en Grande-Bretagne. Difficile de raisonner en PIB à cette époque mais il est évident que l’ordre de Cluny pesait très lourd dans l’économie européenne médiévale… Sans compter les savoirs-faire uniques et les technologies qu’ont apporté les moines au fil du temps ni l’activité d’archivage, de conservation et de diffusions de textes antiques par les moines dont l’appropriation par les humanistes quelques siècles plus tard a permis à l’Europe de s’extraire de l’époque féodale.

Parmi les héritages culturels majeurs de Cluny, on peut citer leur apport à l’embellissement des messes et des liturgies par des chants plus riches et des cérémonies plus soignées, une contribution importante à l’architecture par un travail colossal de construction et de rénovation.

Cluny invente également la pensée chevaleresque et mène un vrai travail visant à « dégrossir » une aristocratie aux moeurs guerriers et paillards. Elle donne ainsi aux autorités féodales un sentiment de devoir envers le reste de la société.

Autre apport intéressant dont Cluny n’est pas l’inventeur mais incontestablement un promoteur est une nouvelle conception du travail hérité de Saint Benoit. Jusqu’alors, le travail est avant tout considéré comme une activité avilissante, indigne des penseurs, des religieux ou des dirigeants (c’est l’héritage de la conception antique du travail). Mais Cluny, en mettant en avant la pensée de Saint Benoit, parvient à modifier ce paradigme, à faire du travail manuel une activité indispensable pour « nourrir » son esprit. C’est le fameux « Ora et Labora » bénédictin.

Ironiquement, le modèle Clunisien finira par s’effriter sous ses propres pesanteurs. Devenu tellement énorme et tellement intégré dans le monde, il suscitera de nouvelles réformes (la réforme Cistercienne principalement) et finira par se fondre dans les idées de son temps. Il meurt donc de sa belle mort étant parvenu à généraliser ses idées en suscitant de nouveaux élans spirituels.

Et le coworking dans tout ça ?

Pourquoi prendre autant de temps à discuter d’une réforme monastique datant de plus d’un millénaire ? Tout simplement parque j‘y vois plusieurs enseignements majeurs pour les acteurs du coworking :

  • D’abord, il est amusant de souligner le parallèle entre les conditions de naissance de Cluny et celle du coworking. Les parallèles historiques sont toujours un peu casse-gueule mais, que l’on observe le fonctionnement du clergé en l’an 900 ou celui des grandes entreprises actuelles, on voit dans les deux cas un modèle essoufflé, manquant de marge de manoeuvre, de lucidité et d’adéquation avec les aspirations de son époque. 
  • Cluny ou le coworking sont proches dans leur méthodes et dans les moyens employés pour créer une alternative; ne pas chercher l’effet de « masse critique », ou les alliances prématurée avec des institutions trop importantes. Ne pas non plus s’opposer brutalement au modèle dominant mais simplement suivre sa propre voie sereinement avec ardeur et intégrité. Ne pas vouloir vendre un modèle avant de l’avoir testé et éprouvé mais être capable de démontrer par l’exemple le succès de ce que l’on a créé et de communiquer l’envie de changer de modèle.
  • Cluny montre que le combo Indépendance, Intégrité, Ouverture est un trio fécond, capable de faire bouger les lignes. C’est aussi je pense, une ligne que nous devons tenir en temps que mouvement émergent. Cluny montre que ça vaut le coup de travailler dur pour se garantir une indépendance financière, politique et intellectuelle. De rester droit dans ses valeurs sans ceder aux compromissions et de rester ouverts et d’échanger en permanence avec tous les acteurs de la société sans être ni doctrinaire, ni moralisateur.
  • Enfin, j’y vois un vrai encouragement pour le mouvement du coworking, car Cluny montre qu’en commençant petit, mais dans de bonnes conditions, on peut rapidement parvenir à diffuser largement dans la société et transmettre le meilleur de ce que l’on a à transmettre. 

On se retrouve au prochain épisode pour continuer à explorer d’autres types d’espaces de travail ayant changé l’histoire …

 

  1. Camille Bosqué Répondre

    Même si comme vous le dites effectivement les parallèles historiques sont souvent « casse-gueule », vous avez raison de vous y frotter.
    Hâte de lire la suite, tout cela est passionnant.

    février 25th, 2013
    • William Répondre

      Merci Camille. Ca m’encourage pour la suite; ateliers d’artistes ou Kibboutz …

      février 25th, 2013
  2. paquerette17 Répondre

    Bravo pour cet article passionnant !

    février 25th, 2013
  3. rodrigue Répondre

    Merci et felicitation. parallele tres interessant.

    mai 20th, 2013
    • William William Répondre

      Merci Paquerette et rodrigue. La suite est pour bientôt.

      mai 20th, 2013
  4. eh.codex Répondre

    Et vive les raccourcis historiques qui permettent sans honte aucune de plier le temps en vue d’illustrer sa démonstration : l’interprétation du passé avec des concepts actuels va plus loin que le « casse-gueule », c’est une erreur intellectuelle… Certes, il y a plein de bonne volonté dans cet article. Certes, c’est un exposé juste sur les débuts de Cluny. Toutefois, il est inconcevable de comparer une structure clérical née avant l’an mil et les entreprises du XXIe s. car le contexte, les connaissances, les croyances, les structures sociales, etc ne peuvent être calquées. Ces oublier aussi la quête de pouvoir menée par Cluny, son implication dans la politique de son temps, etc… Bref, bon article mais démonstration fragile

    décembre 10th, 2013
    • William William Répondre

      On interprete forcement le passé avec les concepts actuels car notre logiciel de pensée absorbe et donne du sens en suivant sa logique propre. Impossible de faire autrement et voila pourquoi je pense qu’il n’y a pas d’objectivité historique (ce qui n’empêche pas l’honnêteté historique ni le travail des historiens). Mais il est tout à fait possible, et je pense même souhaitable, de regarder le passé pour éclaircir le présent.
      L’engougement pour l’antiquité à l’époque de la renaissance par exemple, c’est clairement faite à partir d’une interpretation humaniste et européenne de cette époque. Il n’en reste pas moins que cet élan, sans doute assez éloigné de la réalité de l’époque antique, a servi d’inspiration et de guide à toute une génération de penseurs, de scientifiques et de réformateurs.
      C’est bien une erreur intellectuelle de penser avoir pleinement compris une époque et de vouloir appliquer des transpositions strictes, mais c’est à mon sens très utile de s’inspirer des initiatives du passé, tout en restant humble quant à notre compréhension profonde de la réalité d’une époque. Dans cet article, en dépit de la contextualisation que je fais, il est évident que Cluny est ici une inspiration pour notre époque et non une réduction d’une réalité dont les fondements profonds resteront à jamais incompris des gens de ce siècle.

      décembre 10th, 2013
      • eh.codex Répondre

        En effet, ma phrase « l’interprétation du passé avec des concepts actuels… » n’était pas des plus heureuses…En fait, derrière celle-ci (et je n’avais qu’à le dire ainsi) se cache ma crainte du » mimétisme historique » ou la « quête des origines ». L’histoire regorge d’exemple de penseurs cherchant à ancrer leur hypothèse dans un passé lointain et prétendument glorieux ou adaptant la grille de lecture de leur temps sur celle d’une autre époque. L’observation de la servitude médiévale sous l’angle d’une lutte des classes en est un bel exemple.
        L’observation rétrospective du passé et l’interprétation qui en découle sont certes influencées par la culture de l’observateur et son temps mais doivent tendre vers un maximum d’objectivité (de mémoire, Marc Bloch parle de « devoir de vérité »). Et, certaines formulations de l’article ne vont, à mon avis, pas dans ce sens. Exemple : « Autant vous dire qu’il existe à l’époque, un doute réel sur la capacité de l’église à survivre jusqu’à l’an mil ». Justement, à cette époque il est de croyance générale dans l’Eglise que la marche vers la fin des temps est en route (pour l’an 1000) et que l’Eglise tiendra son rôle tel qu’il est écrit dans l’Apocalypse. De même, détail qui n’est pas des moindres, oubliez la majuscule du titre « l’esprit de la Réforme » : nous sommes ici dans une réforme de la règle monastique et non dans la remise en cause dogmatique de la Réforme protestante.
        D’ailleurs, Cluny n’a absolument pas l’intention de remettre en cause le dogme. Son indépendance vis à vis du siège pontifical n’est que le reflet de la confrontation entre 2 perceptions du culte, entre réguliers (moines) et séculiers (prêtres) : Cluny doit sa position à un Grand du royaume qui fonde un monastère comme il est de coutume à cette époque mais qui s’assure aussi par cet acte la mise en place d’un contre pouvoir local (puis occidental) face au souverain pontife. C’est aussi une lutte de pouvoir politique. L’apogée de ce contre-pouvoir est révélé au grand jour quand Mayeul refuse d’être pape : c’est un camouflé, il a le pouvoir nécessaire de faire cet affront. A noter aussi que Cluny est complètement intégré (contrairement à ce que vous soulignez) au système féodal : l’abbé de Cluny est un seigneur, certes ecclésiastique, mais un seigneur, avec des serfs, des impôts, des terres, des fermes, etc qu’il reçoit allégeance d’autres monastères et de seigneurs, qui entretient des relations diplomatiques, etc.
        Du point de vue de l’intégrité nous sommes aussi assez près du jugement de valeur : les abbés et moines de Cluny ont-ils étaient intègres? L’historiographie qu’ils ont laissés et l’influence romantique des historiens du XIXe vont dans ce sens. Mais la notion d’intégrité morale n’a pas vraiment de sens pour cette époque : le voeu d’obéissance à la règle, à la foi, à l’Eglise serait une notion plus juste. Idem pour l’ouverture que vous tintez de tolérance et d’humanisme : Cluny est le plus grand centre « intellectuel » du haut Moyen-âge avec le comportement vis à vis des arts et des connaissances qu’ont les grandes puissances de l’époque. Mais il ne faut pas oublier que l’intérêt porté sur le travail de copiste est aussi une nécessité financière puisque les monastères contrôlent le « marché » de ces produits de luxe : ce sont les principaux « fournisseurs » et « distributeurs ». Quand Pierre le Vénérable s’intéresse au Coran et encourage à en prendre connaissance, c’est un acte militant pour connaitre l’adversaire et le combattre sur le champ des idées.
        Pour finir, j’ajouterai que la règle de St-Benoît n’a pas vocation à revaloriser le travail manuel : la nécessité du travail est une nécessité de maîtrise du corps. Le monachisme est issu des mouvements érémitiques des débuts du christianisme pour lesquels le corps est source de péché. Pour contenir le péché, combattre la tentation permanente et obtenir le Salut, St-Benoît recommande la prière (ora) et l’asservissement du corps par le travail (labora)…

        Par conséquent, j’aurais bien du mal à faire de Cluny une source « d’inspiration pour notre époque ». On apprend beaucoup en analysant le passé et cela, je le crois aussi, permet de construire de présent…

        décembre 10th, 2013
        • William William Répondre

          Et bien beaucoup de choses et des informations qualifiées, j’aime beaucoup ! Alors merci pour ces infos et précisions. Je vais essayer de répondre.

          D’abord, totalement d’accord avec toi sur le risque du mimétisme historique qui est un danger terrible (et aussi un grand manque de respect pour les pauvres aïeux qui de l’au delà ont dû souvent enrager de voir leur pensées et leur modes de vie détournés par une sombre descendance).

          Tu cites Marc Bloch et le devoir de vérité mais justement, la vérité est une notion complexe qui ne réside pas seulement dans un exposé factuel. La révolution française par exemple, peut être analysée avec justesse sous plein d’angles différents, qui ont tous leur pertinence. Elle est à la fois un mouvement bourgeois contre une aristocratie oisive, la perçée d’un courant de pensée qui appelle un changement de structure sociale, une révolte qui a dégénérée, un groupe de révolutionnaires voulant prendre le pouvoir etc… La réalité s’imbrique dans ces courants conjoints, parfois contraires et dans tous les cas, très chaotiques. L’historien s’efforce de donner une forme de cohérence à postériori mais l’histoire est un objet quantique qui inclut des choses que la conscience exclut…

          Si l’on en revient à Cluny, quand je parle du doute sur la pérennité du christianisme jusqu’à l’an mil, ça vient justement de cette frayeur de la fin du monde à l’approche cette date. Les premiers chrétiens vivaient déjà dans l’imminence de l’apocalypse. C’est un facteur essentiel pour comprendre leur action (et leur propension au martyr également!) Dans le cas de Cluny, il me semble (mais c’est bien sûr une supposition) que, les troubles que connaissaient le christianisme à cette époque, entre la corruption du message et les menaces « exterieures » ont pu être des sources de cette frayeur et une incitation supplémentaire à revenir à une foi plus honnête (lorsque l’on ressent l’imminence de la mort, on tend à vouloir accorder sa vie vers plus de vérité et de morale. Cela explique probablement une partie du succès du message de Cluny.

          Je ne pense pas que Cluny soit parfaitement integré au système féodal, je pense qu’il a voulu sincèrement orienter le système (le christianisme au moyen-âge travaillera avec plus ou moins de constance au « dégrossissement » de la noblesse), mais étant réaliste et bien intégré au monde, il ne l’a pas fait par confrontation, mais par un long travail d’infusion des esprits.

          Les structures créés par l’ordre ont pu ressembler aux structures de leur temps mais il faut se rendre compte qu’il n’existait pas vraiment d’alternatives vu les moeurs, les habitudes et les technologies de l’époque.

          Quand Pierre le Vénérable souhaite que le Coran soit traduit même pour pouvoir le combattre, je trouve ça plutôt positif. Combattre sur le champ des idées, justement, n’est pas déjà mieux que le combattre sur le champ des préjugés et ensuite sur le champs de bataille tout court comme on le verra pendant les croisades ?

          Enfin pour info, exerces-tu une activité autour de l’histoire ? Je suis un peu curieux mais ça m’intéresse …

          décembre 10th, 2013

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