De Zéro à Un

« Si tout apprentissage consiste à passer de zéro à dix, alors la partie la plus importante est de passer de zéro à un. » Monty Roberts

Zéro est une limite du calcul mathématique, une limite de la raison. C’est un chiffre paradoxal à jamais incompréhensible puisqu’il est « quelque chose » qui représente le « rien », le néant, l’absence de chose… Il ne s’appréhende pas véritablement, on y tourne autour, on l’approche, mais tout ce qui s’y frotte se retrouve plongé dans le gouffre insondable du néant où les logiques, les mesures et les proportions ne s’appliquent plus. Avec sa forme d’oeuf primordial, 0 c’est la matrice d’ou émerge toute chose, il est un « rien qui peut tout » (Denis Guedj).

Qui s’intéresse à la création doit donc forcément s’intéresser au Zéro puisque c’est de lui qu’émergent les véritables nouveautés. Ce qui se passe entre Zéro et Un est au moins aussi intéressant que ce qui se passe entre Un et Dix. Mais puisque Zéro annule les logiques et absorbe l’entendement, ce qui gravite autour de lui ne peut pas s’analyser avec les outils traditionnels.

Les limites de la mesure

On cherche souvent à chasser les tendances, à détecter les nouveautés à coup de statistique et d’outils de mesure quantitatifs, mais je crois que cette voie, sans être inutile, tend cependant à nous induire en erreur régulièrement.

Toute création nouvelle est d’abord insignifiante et passe sous les radars des analyses macro. Elle est indétectable car elle est minuscule d’une part mais surtout parce que s’étant extraite du néant, elle n’a pas de référentiel connu c’est à dire de point d’ancrage valables pour construire des analyses pertinentes. Lorsque les outils de mesure commencent à s’appliquer correctement, il est déjà trop tard. L’objet d’étude a déjà quitté l’espace mystique entre le 0 et le 1.

Aujourd’hui, les sondages, les statistiques et les infographies pleuvent à torrent sur l’économie numérique et les « geeks » sont respectés comme jamais. Mais pendant 20 ans, ils n’étaient aux yeux de beaucoup guère plus que des marginaux déconnectés des réalités, des êtres asociaux ne faisant l’objet d’aucune étude si ce n’est celles de psychologues spécialisés dans les troubles du comportement… Combien d’artistes et de penseurs aujourd’hui reconnus ont passé leur vie dans la misère victime de l’indifférence ou du mépris de leurs contemporains parce que ces derniers ne disposaient pas de moyens de juger avec pertinence de la qualité des oeuvres nouvelles qu’ils avaient sous les yeux ?

Le manque de référenciel valide est une première limite à l’analyse quantitative et « rationnelle » mais elle n’est pas la seule. Le deuxième biais de cette méthode est ce qu’on pourrait appeler l’illusion de la linéarité dans la création de valeur.

10 est 10 fois plus petit que 100. Une entreprise évaluée à 10 a donc 10 fois moins de valeur qu’une entreprise évaluée à 100. Les choses sont simples et linéaires sur le papier …

Dans la réalité, les choses en vont autrement. La graine d’un arbre contient déjà tout le programme, le code génétique qui transformera cette chose minuscule en un arbre fruitier. L’être est tout entier contenu dans la graine, l’arbre n’en est que le déploiement. Où réside alors la valeur ? Dans la graine où dans l’arbre ? Dans l’essence des choses où dans leurs expressions ? Dans les deux évidement et de manière totalement indissociable. L’arbre sans la graine n’existe pas et la graine sans arbre n’a pas de valeur…

Ainsi, toute création implique aussi bien un travail sur l’essence qu’un travail de déploiement dans le réel.

Les indicateurs, les statistiques et les instruments de mesure, en étudiant les choses par leur déploiement dans le réel  font croire à une linéarité dans la création de la valeur qui ne reflète pas la réalité. la réalité c’est que la valeur apparait déjà en puissance, dans les toutes petites choses qui, en grandissant se dévoile plus qu’elle n’augmente. La valeur n’augmente pas tant qu’elle se révèle. Ce biais entraîne un décalage permanent entre la valeur créée et la valeur mesurable.

L’être et l’avoir d’une entreprise

L’entrepreneur a pour métier de créer de la valeur. Et nous avons vu que cette valeur réside aussi bien dans l’être que dans l’avoir. L’investisseur doit savoir déceler la valeur aussi bien dans la nature de l’entreprise étudiée que dans ses actifs (matériels et immatériels). C’est pourquoi il sait quitter la pure méthode quantitative et s’attacher à l’essence aussi bien qu’à l’avoir de l’entreprise étudiée.

Je perçois deux étapes distinctes dans la vie d’une entreprise, deux actes fondateurs exigeant des compétences très différentes; la première étape consistant à passer de Zéro à Un, c’est à dire à engendrer un être. C’est le stade où l’entreprise définit son identité, son produit, son offre, son style, ses convictions et tous les autres éléments constitutifs de son être moral. Cette étape est généralement menée par les visionnaires, les précurseurs, les initiateurs et les obsessionnels du concept et du produit.

Qui veut faire de grandes choses doit penser profondément aux détails

Paul Valéry

La constitution de l’être est un processus largement inconscient qui émerge de la personnalité des fondateurs et du terreau dans lequel l’entreprise baigne. Ces éléments relevant de l’être, seront extrêmement difficiles à modifier par la suite. Autrement dit, si cette étape n’est pas soignée, vous vous retrouverez avec un être structurellement non taillé pour les fonctions auxquelles il est appelé. C’est pourquoi il est nécéssaire pour n’importe quelle entreprise de soigner dans les moindres détails, y compris ceux qui peuvent paraitre insignifiants, tout ce qui relève de son être.

Puis vient la deuxième étape; dépasser le Un. Donner à son entreprise les armes, les outils, les compétences, les techniques et les réseaux qui lui permettront d’agir sur le réel, de vivre et de grandir dans l’environnement auquel elle se confronte. C’est là qu’interviennent les gestionnaires, les stratèges, les communicants ou les analystes capables de faire germer le projet naissant et de l’ancrer fermement dans le réel.

Une entreprise qui parvient à franchir ces deux étapes et à concilier ces exigences très différentes aura fait un très grand pas en avant vers un succès pérenne.