la convivialité

La convivialité est une notion que l’on agite souvent à tord et à travers et pas toujours à bon escient. Un peu comme pour « les valeurs », c’est souvent ceux qui en parlent le plus qui la pratiquent le moins. Ca m’a fait hésiter à écrire un article là dessus mais c’est une notion absolument essentielle au mouvement du coworking et plus largement à la vie commune. Elle mérite bien qu’on s’y attarde un peu !

Jean Anthelme Brillat-Savarin, définit la convivialité comme “le plaisir de vivre ensemble, de chercher des équilibres nécessaires à établir une bonne communication, un échange sincèrement amical”

La convivialité est une arme essentielle contre la perte de sens. Perte de sens au travail ou vis à vis de la consommation, perte de sens dans l’action commune et les institutions… Rarement nous n’avons vu autant besoin de retrouver du sens dans notre Occident fatigué.

La convivialité lie les gens entre eux mais sans les enchainer. Elle nous unit sans formalisme, elle fabrique de l’entraide mais sans nous placer sous dépendance, elle entraine l’adhésion sans recours à la contrainte.

C’est une condition essentielle pour combiner l’efficacité d’un collectif et de l’accomplissement individuel. Que de bonnes raisons de la susciter, de l’entretenir et de la promouvoir ! Mais il n’est pas facile de générer de la convivialité.

Beaucoup d’entreprises de l’économie collaborative qui ont basé leur succès initial sur la convivialité de leur service mais n’ont pas su la maintenir lorsqu’elles atteignaient une taille trop importante. Serviront-elles alors toujours leurs objectifs de transformation sociale ? Seront-elles aussi attractives demain, ou tout simplement profitables ?

 C’est vrai que la convivialité bien souvent, résiste mal aux changements d’échelle, aux pressions croissantes qui naissent du développement d’une structure ou à l’usure du temps.

Quand une entreprise grandit, les salariés ne peuvent plus se connaître individuellement, les procédures deviennent plus complexes, plus longues, la pression financière augmente … Le besoin de structuration devient souvent important et les liens organiques conviviaux laissent souvent place à des liens mécaniques, plus froids ou moins engageant.

Cela tient aussi à la structure même de l’entreprise. Celle-ci en définitive n’a pas vocation à agir pour le bien commun. Impliquer les salariés et les usagers dans la gouvernance est une solution mais ne va pas sans difficultés majeures d’implémentation…

Quand on parle de convivialité, il est difficile de passer à coté d’Ivan Illich, qui a élevé ce mot en véritable principe philosophique.

L’un des intérêts majeurs de la pensée d’Illich est de montrer comment toute idée ou tout outil voit son efficacité diminuer lorsqu’il s’institutionnalise et fini même parfois par nuire au but qu’il est censé servir.

Il donne ainsi l’exemple de l’école qui par le formalisme, le systématisme et la rigidité qu’implique un organisme devenu si gros, finit parfois par nuire à sa raison d’être initiale: aider les enfants à devenir autonomes et aptes à vivre ensemble en bonne intelligence.

Illich développe ensuite son concept de convivialité et de l’outil convivial comme une réponse au problème que nous venons de décrire.

Illich

Le coworking, un outil convivial

L’outil est convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-même. L’usage de chacun n’empiète pas sur la difficulté d’autrui d’en faire autant. Personne n’a besoin d’un diplôme pour s’en servir, on peut le prendre ou non. Entre l’homme et le monde, il est conducteur de sens, traducteur d’intentionnalité »Illich, La Convivialité, Chapitre II page 45

Ca ne vous rappelle pas quelque chose ?

Le coworking est ouvert à tous, à tous les profils, est facile d’accès et son usage est totalement flexible selon les besoins du coworker.Dans un espace de coworking, les coworkers sont invités mais non convoqués comme ils peuvent l’être au bureau. Ils sont encouragés mais jamais forcés. Le coworking a comme vocation essentielle de donner du sens à sa vie professionnelle en combinant la liberté de travailler comme on l’entend avec le besoin fondamental d’avoir un environnement social riche, inspirant et équilibrant.

Les conditions de l’outil convivial d’Illich sont ici parfaitement remplies !

Renoir

Comment générer et entretenir la convivialité

Avec l’éclairage d’Ivan Illich, confirmé par notre experience mutine, essayons de mettre au point quelques astuces pour améliorer le niveau de convivialité dans un groupe humain et le maintenir sur le long terme.

Abandonner le fonctionnalisme

Le fonctionnalisme est l’un des maux congénital de nos sociétés modernes. Nous sommes trop souvent tentés de rationaliser les relations humaines comme on rationaliserait l’efficacité d’un moteur à explosion: en limitant les frictions et les incohérences apparentes ou les “pertes de temps sociales” (qui sont souvent un excellent moyen d’échange d’information et de création de confiance d’équipe) …

Or appliquer le fonctionnalisme dans les relations humaines revient souvent à se rendre moins efficace. La politesse par exemple, ne sert à rien en terme purement fonctionnel. Pourtant, supprimez la et je doute que le fonctionnement de la société s’en trouve amélioré !

L’ingénierie, ça marche pour fabriquer des outils, pas pour gouverner les humains !

Donner de l’autonomie

La dépendance à l’outil ou à la structure modifie pour Illich l’environnement social et fait perdre aux membres de la société l’envie de s’investir pleinement dans le collectif. Il est donc important de laisser une part d’autonomie importante à chacun des membres.

Simplifier

Dites-vous qu’à chaque fois que vous rajoutez une couche de complexité à votre structure, celle-ci risque de faire baisser le niveau de convivialité. Parfois, la situation peut exiger malgré tout la création de complexité supplémentaire mais bien souvent, il existe des solutions simples et élégantes qui feront tout aussi bien le travail sans générer de la lourdeur, surtout avec les outils numériques d’aujourd’hui.

Alors que votre structure soit grosse ou minuscule, restez simples !

Établir les conditions du changement

Dans un milieu déjà structuré et formel, il n’est pas facile de faire changer les cultures. Sans doute faudra-il commencer par donner soi-même l’exemple, par inciter pas seulement dans le discours mais dans les faits. Certaines stratégies de conduite du changement reposent sur “l’incubation” au sein de l’entreprise, d’un petit groupe plus avant-gardiste capable de créer un premier foyer culturel différent et d’essaimer ensuite.

Créer une mythologie

Ce dernier argument pourrait paraître un peu farfelu mais il est à mon avis essentiel. Toutes les cultures, les mythes, les traditions et les valeurs et les croyances collectives ont la capacité formidable de former des liens organiques puissants même au sein de communautés très grandes où les membres ne peuvent plus se connaitre individuellement. Ce que j’appelle la mythologie est donc une façon de maintenir de la convivialité dans des grandes structures humaines.

Les technologies numériques ont le pouvoir inédit de gérer de la complexité de manière décentralisée souvent bien plus efficacement que les structures centralisées d’autrefois.

Nous avons plus d’outils que jamais pour réaliser le rêve d’Ivan Illitch qui pensait qu’une société conviviale pourrait être « plus efficace que toutes les sociétés rugueuses du passé, et incomparablement plus autonome que toutes les sociétés programmées du présent »

  1. Alexandre BOURLIER Répondre

    Excellent article !
    Et citer Brillat- Savarin c’est juste savoureux !!!

    octobre 27th, 2016

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